Pour une démocratisation de la culture du design en France

14.01.2020 Écrit par Noé Melon

Alors que les enjeux d’écoconception, de transformation digitale, d’éducation au regard, offrent aux designers assez de sujets de réflexion pour les longues soirées d’hiver d’été qui s’annoncent, le mot design résonne encore dans l’inconscient collectif comme une discipline dédiée à la conception d’objets froids et réservés à quelques esthètes.

Pourtant le design a une vision du monde à faire valoir. Quelle nouvelle proposition de valeurs peut-elle apporter dans une société d’expériences et d’usages ?

Comment promouvoir les méthodes de conception basées sur un équilibre fonctionnel et esthétique ? Comment faire entrer cette culture dans les entreprises ?

Le design, une définition entre deux chaises.

Difficile de cerner les contours du design, surtout quand celui-ci est à la jonction d’une opposition datant de plusieurs siècles, opposant un Art Majeur à un Art Mineur

On trouve trace de cette dichotomie dès le moyen âge autour des notions d’un Art dit mécanique réservé à la désignation des activités manuelles et des arts libéraux décrivant les activités d’ordre intellectuelles. 

Cette séparation très judéo-chrétienne(le corps et l’esprit) connait son premier bouleversement à la Renaissance. Au XVe siècle, les artistes revendiquent une dimension intellectuelle à leur Art se détachant ainsi de l’artisanat : discipline cantonnée à une vision exclusivement“manuelle.”

C’est au XIX siècle, à travers notamment l’Art nouveau qu’émerge une première tentative de réconciliation entre les Arts. Cette volonté de ne plus opposer le beau et l’utile est l’acte de naissance du design moderne.

Cette belle idée connait son premier schisme en 1950 avec l’essor des designers industriels qui, comme pour se démarquer des Arts décoratifs jugés futiles, réduiront le champ du design : aux meubles, à l’art ménager, ou encore aux luminaires. Pour le dire autrement, dans la seconde moitié du XX siècle, point de salut pour le design en dehors de l’industrie. 

Cette obsession des designers industriels français à se démarquer des“décorateurs” a des répercussions encore fortes de nos jours sur la perception du grand public du métier de designer.

En 2020, dans une société en pleine transition numérique, où l’usage remplace la possession, où le service prend le pas sur l’objet, ramener la figure du designer à un concepteur de chaise(hors de prix) est un véritable problème.

Quelle place pour les Web designer, UX designer, Graphic designer, Interactif designer, Motion designer, Sound Designer etc..  ?

Peut-être touchons-nous ici au premier enjeu d’une démocratisation du design : élargir son utilisation dans le langage commun à toutes les problématiques(notamment celles liées au digital), débarrasser le mot de son élitisme désuet, et ce dans le but de l’ériger en modèle de conception.

C’est la proposition du design thinking. Élaborée à l’université de Stanford dans les années 1980, elle ne devient un Buzzword en France qu’à partir de 2014(dans les milieux autorisés.)  

Mais au-delà de voir fleurir des open spaces recouverts de post-it qu’en est-il de l’adoption du design comme méthode de conception par les entreprises françaises ? 

Les designers, coincé entre “effet waouh” et invisibilité

Alain Cadix dans son rapport commandé par feu le ministère du redressement productif affiche un constat plutôt direct  "la France n'a pas de culture design” 

Que cette réflexion sur la culture du design émane d’un ingénieur n’a rien d’anodin. La France est un pays d’ingénieurs. Les mathématiques sont enseignées dès le primaire, la filière scientifique reste la plus valorisée du secondaire et nos capitaines d’industrie sortent en majorité de polytechnique.

Alors que le design est censé, selon la définition du Bauhaus, être“une science de l’art appliqué” la concentration du crédit scientifique dans les filières d’ingénieur a pour conséquence de réduire le design à de”l’art appliqué.” 

Vidé de sa dimension de recherche et de sa méthode, le travail du designer en est réduit à son“style.” La raison n’est plus questionnée. L’émotion est l’unique objet de recherche à travers le sacro-saint“effet waouh”. L’innovation est érigée pour modèle en sacrifice du fonctionnel. On veut du beau, du nouveau, du toujours plus haut.

De manière assez intrigante, cette norme semble intériorisée par les créatifs eux-mêmes comme l’explique Véronique Vienne membre honoraire de l’AIGA :

Les graphistes français proposent des compositions qui subvertissent le langage graphique . Ils se risquent à une imagerie non conventionnelle, dans une tentative de créer une réponse émotionnelle, une réaction d’ordre viscéral, pas très différente d’un coup de cœur.”

Une des raisons avancées par Oriane Juster: la nécessité de sortir du lot pour exister et gagner sa vie dans un « star système » qui ne valorise que la singularité créative.

Car voilà qu’après s’être fait amputer de sa dimension scientifique le designer se voit accorder(ou pas) la reconnaissance de sa capacité créative à l’aune de sa popularité d’Artiste. Cette situation n’est pas nouvelle, au XIX siècle Léo Laborde un homme politique français conseillant aux industriel“de demander leurs modèles à des artistes plutôt qu’à des praticiens sans initiatives et sans idées” 

La démarche de la commande publique et des entreprises consistantes à commander du“Stark” du“Charlotte Perriand” ou du“Jean-nouvel” nous révèlent que cet croyance collective est encore vivace de nos jours.

C’est le 2e enseignement que nous pouvons énoncer pour une démocratisation de la culture du design. Le designer au-delà de son style a une expertise“dure” fondée sur une approche empirique des problématiques, inspirée par une forte culture des design système qui l’entoure, et basée sur quelques savoirs académiques comme l’analyse, le rythme, la composition dans l’espace, l’équilibre.

Le design, encore trop exclu du processus de décision 

L’avènement de l’iPhone et de son écosystème applicatif a joué un grand rôle dans la perception du design vis a vis du grand public. Elle a rendu sensible les démarches de conception orientées utilisateur à travers une ergonomie sans concession esthétique.

Aujourd’hui, ses interfaces donnent encore le tendance pour de nombreux acteurs, cependant si elle a diffusé cette culture du design first, elle ne l’a pas démocratisé comme nous l’explique Jean-Louis Frechin.

“Souvent, dans les grandes entreprises, l’intégration du design est traitée comme une simple fonction plutôt que comme une vision. La culture de ses atouts est faible. Il est souvent déployé comme un système de recettes réplicables, notamment chez les entreprises de consulting”

Réussir à tirer parti de tout le potentiel du Design nécessite aujourd’hui pour une entreprise un très haut niveau d’intégration. Le rapport d’alain Cadix le préconisait déjà en 2013 en appelant à “renforcer la relation indispensable entrepreneur/designer".

Nous touchons ici aux déficits de pouvoir décisionnaire accordé aux designers dans les entreprises françaises. Selon“designers interactifs” seul 21,6% des équipes de designers sont rattachés à la direction générale. On n’ose à peine demander si quelques membres du comité de direction sont eux-mêmes designers.

En plus d’être une source de frustration assez considérable, cette absence de designers là où se conçoit une partie essentielle du design est un frein à sa démocratisation et aux sucés des entreprises. « Sur les affiches, on n'ose plus rien. Au Théâtre d'Orléans, les images disparaissent au profit d'une typographie destinée à faire passer le message en gros. C'est de la déco. »Dr. Pomme

C’est le 3e enjeu que nous avançons. De la même manière que le Marketing s’est fait une place depuis les années 70 dans les instances de décisions des grandes entreprises, le design doit faire valoir sa légitimité. Cela est d’autant plus pertinent que le design comme promoteur d’efficience, de sobriété et d’esthétisme a de belles cartes à jouer dans une société au bord de l’indigestion informationnelle.

Cette article est paru dans influencia

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