Les goûts et les couleurs : épisode Rouge

12.11.2019 Écrit par Jane Baxter

Quand on parle de couleur, on invoque souvent des goûts personnels ou la tendance actuelle. Pourtant; une couleur est avant tout hautement symbolique et pour beaucoup culturelle. Elles évoquent des émotions « voir rouge », elles appellent au voyage « bleu outre-mer », elles témoignent des liens émotionnels que nous tissons avec elles. D’où viennent ces émotions ? Sont-elles immuables ? Pendant toute l’année Castor & Pollux affiche la couleur dans une mini série de 6 articles. Aujourd'hui le rouge.

Couleur de l’ambivalence, le rouge aime se jouer des contradictions. Dans son côté positif, il représente la puissance, l’amour, l’excitation et la chaleur. Et dans son côté négatif ? C’est à l’enfer, à la violence, à la luxure et au danger qu’il nous ramène. À l’inverse du bleu timoré, le rouge prend plaisir à se faire voir et aime se montrer. Il est la couleur de l’orgueil, de l’ambition et du pouvoir. 

Vous l’aurez compris, le rouge est un « océan » comme le souligne l’historien des couleurs Michel Pastoureau. Mais s’il y a tant à dire sur lui, quel sens peut on aujourd’hui lui donner ? 

La couleur par excellence ?

Depuis notre enfance, nous avons appris à mêler l’histoire du rouge à celles de ses confrères : le bleu, le jaune et le vert. Pourtant, il a longtemps été traité comme un cas à part ! Il fait partie de la très sélect « triade primitive » aux côtés du blanc (symbole du propre) et du noir (le sale) et signifiait tout simplement « ce qui est en couleur ». Dans plusieurs langues « couleur » et « rouge » sont en effet des synonymes, comme vous le rappelleront les latinistes (coloratus).

Le rouge est ainsi la première couleur à laquelle l’homme a donné un nom. Et ce n’est pas le seul fait dont elle peut s’enorgueillir : elle était déjà omniprésente dans les peintures du paléolithique et elle est aussi la première couleur maîtrisée en teinturerie. 

Vous l’aurez compris, dans les premiers temps de notre histoire, le rouge est partout. Mais cette couleur « par excellence » ne va pas tarder à se teinter d’une symbolique bien spécifique. 

Couleur de la virilité, étendard de la féminité

Couleur de la guerre, le rouge a son Dieu, Mars, et sa planète, portant le même nom. Il est lié à deux expériences primaires : celle du feu et celle du sang. C’est donc tout naturellement qu’il devient l’attribut des guerriers et par extension de la virilité. Sur les champs de bataille, on affiche des habits rouges et l’on se peint le visage en rouge pour être remarqué. 

Est-il pour autant l’apanage de l’homme ? Bien au contraire ! Couleur à forte charge émotionnelle, il est souvent associé au féminin. Lorsqu’il tire vers le rose, il est la couleur des petites filles. Et lorsqu’il est foncé, presque violacé ? Il marque l’érotisme. 

On a d’ailleurs tendance à l’oublier mais, pendant longtemps, les femmes se sont mariées en rouge car cette teinture vive était un signe d’élégance. Ce n’est qu’après 1830 que le rouge a tiré sa révérence pour laisser place à la robe blanche… symbole de la virginité. Dans la mode féminine, le rouge se fait aujourd’hui plus rare mais il est toujours remarqué. Il traduit la séduction, l’extravagance (avec la « robe de soirée rouge ») mais parfois aussi la luxure. Ce n’est donc pas anodin si les prostituées se regroupent dans des « quartiers rouges ».  

Danger, alerte et correction

Jamais discret, le rouge peut ainsi devenir franchement « tape à l’œil » et c’est aussi pour cela qu’on le choisit. Il s’agit de la couleur la plus utilisée sur les panneaux de signalisation. La raison ? C’est une couleur qui se voit et surtout que l’on ne retrouve pas dans la nature(contrairement au ciel bleu, au soleil jaune, aux arbres verts…).  Il est donc plus approprié pour créer un sentiment d’alerte, signaler un danger ou montrer un interdit. Et cette symbolique sera très largement reprise… 

Une sortie en bord de mer ? Le drapeau rouge vous signale une interdiction de baignade. Un produit ménager toxique ? Le rouge fait bien souvent office de mise en garde. Et lorsqu’un appareil ou instrument de mesure témoigne d’un dysfonctionnement ? Il vire au rouge. Mais cette couleur a aussi une valeur corrective : en témoignent les copies d’écoliers qui en ont souvent fait les frais, ou les larmes d’un joueur expulsé à la vue d’un « carton rouge » qui a lui seul déclenche des soulèvements en tribune. 

Serait-il alors toujours de mauvaise augure ? Au contraire, l’alerte peut être utilisée à titre positif ! Et la grande distribution l’aura parfaitement compris. Utiliser le rouge attire l’œil et crée un sentiment d’urgence. Quelle meilleure couleur donc pour vous parler de soldes et de promotions ? 

Quand le rouge se fait politique

On le voit, la symbolique du rouge est riche. Mais elle serait incomplète, si l’on ne prenait en compte sa dimension idéologique. Comment en est-il arrivé à être associé à certains partis et à certaines colorations politiques ? On peut trouver une première explication en remontant à la révolution française. En 1791, des citoyens se rassemblent sur le Champ de Mars pour demander la destitution du roi. La garde nationale agite alors un chiffon rouge pour encourager l’attroupement à se disperser avant les premiers heurts. Puis elle décide de tirer sur la foule. Le drapeau rouge, initialement perçu comme un signe pacifique devient, entaché du sang des morts, signe de danger et de martyr. Sa carrière politique est lancée. Resté révolutionnaire, il se placera tout naturellement à l’extrême gauche de l’échiquier politique et sera repris par de nombreux partis et syndicats. Puis l’idéologie communiste et les deux révolutions russes s’en emparent. La force connotative du rouge est telle qu’on le retrouve dans de nombreuses expressions « octobre rouge », « le téléphone rouge » « les khmers rouges » ou encore « le Petit livre rouge de Mao ». 

Bien sûr le rouge est toujours présent en politique, mais il a perdu de sa force idéologique après la guerre froide et la chute du Mur de Berlin. Bonne nouvelle pour sa diffusion, il peut donc être utilisé avec moins de précaution.

Le rouge dans la publicité

Aujourd’hui le rouge occupe une place discrète dans nos intérieurs et dans notre vie quotidienne, mais de nombreuses marques l’ont adopté pour attirer leur clientèle.

Réputé pour ouvrir l’appétit(à l’inverse du vert !), il trouve sa place dans les rayons de nos supermarchés (Kellogs, Lu, Amora, Lays, Mars) et fait l’unanimité dans les Fast Foods (Burger King, Quick, KFC, Wendy’s, Chipotle et jusqu’à récemment McDo). Les marques puisent dans sa richesse symbolique pour mettre en avant les atouts de leurs produits. Qui mieux qu’une couleur représentant l’énergie, l’ambition, la force pour valoriser les caractéristiques d’une boisson comme Coca-cola ou RedBull ou encore les atouts d’un équipementier sportif (Nike, Puma, Kappa, New Balance) ? C’est aussi la couleur choisie par Marlboro qui cherchait a créer l’image d’un fumeur actif, dynamique et moderne. Enfin, cette couleur de l’urgence et de l’alerte sied parfaitement à l’univers des médias où elle trouve toute sa place(CNN, BBC News, Netflix, le Sun, YouTube, L’obs, Libération…).

On l’aura compris, le rouge n’a plus aujourd’hui a rougir de son histoire. Mais comment s’assurer qu’il est le meilleur allié pour votre marque ? Parce qu’il symbolise l’ambition, le pouvoir, la puissance et la chaleur, le rouge est toujours signe de passion plus que de raisonnement. Attention donc au message que l’on cherche à véhiculer en l’utilisant.

Et parce que les adeptes du rouge sont aujourd’hui nombreux, une dernière mise en garde. Si cette couleur est aujourd’hui tant appréciée par les marques c’est qu’elle leur offre la plus belle promesse : celle d’être vu. Mais le rouge, qui semble toujours en demande d’attention, supporte mal la prédominance. On sait aujourd’hui qu’utilisé dans un environnement trop coloré, il capte certes l’attention mais surtout dérange. On en retirera donc une simple leçon : À consommer avec modération ! 

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